ADOLPHE
BENJAMIN CONSTANT
La réponse de mon père ne se fit pas attendre. Je tremblais, en ouvrant sa lettre, de la douleur qu'un refus causerait à Ellénore. Il me semblait même que j'aurais partagé cette douleur avec une égale amertume; mais en lisant le consentement qu'il m'accordait, tous les inconvénients d'une prolongation de séjour se présentèrent tout à coup à mon esprit. «Encore six mois de gêne et de contrainte! m'écriai-je; six mois pendant lesquels j'offense un homme qui m'avait témoigné de l'amitié, j'expose une femme qui m'aime; je cours le risque de lui ravir la seule situation où elle puisse vivre tranquille et considérée; je trompe mon père; et pourquoi? Pour ne pas braver un instant une douleur qui, tôt ou tard, est inévitable! Ne l'éprouvons-nous pas chaque jour en détail et goutte à goutte, cette douleur? Je ne fais que du mal à Ellénore; mon sentiment, tel qu'il est, ne peut la satisfaire. Je me sacrifie pour elle sans fruit pour son bonheur; et moi, je vis ici sans utilité, sans indépendance, n'ayant pas un instant de libre, ne pouvant respirer une heure en paix». J'entrai chez Ellénore tout occupé de ces réflexions. Je la trouvai seule. «Je reste encore six mois, lui dis-je. — Vous m'annoncez cette nouvelle bien sèchement. — C'est que je crains beaucoup, je l'avoue, les conséquences de ce retard pour l'un et pour l'autre. — Il me semble que pour vous du moins elles ne sauraient être bien fâcheuses. — Vous savez fort bien, Ellénore, que ce n'est jamais de moi que je m'occupe le plus. — Ce n'est guère non plus du bonheur des autres». La conversation avait pris une direction orageuse. Ellénore était blessée de mes regrets dans une circonstance où elle croyait que je devais partager sa joie: je l'étais du triomphe qu'elle avait remporté sur mes résolutions précédentes. La scène devint violente. Nous éclatâmes en reproches mutuels. Ellénore m'accusa de l'avoir trompée, de n'avoir eu pour elle qu'un goût passager, d'avoir aliéné d'elle l'affection du comte; de l'avoir remise, aux yeux du public, dans la situation équivoque dont elle avait cherché toute sa vie à sortir. Je m'irritai de voir qu'elle tournât contre moi ce que je n'avais fait que par obéissance pour elle et par crainte de l'affliger. Je me plaignis de ma vive contrainte, de ma jeunesse consumée dans l'inaction, du despotisme qu'elle exerçait sur toutes mes démarches. En parlant ainsi, je vis son visage couvert tout à coup de pleurs: je m'arrêtai, je revins sur mes pas, je désavouai, j'expliquai. Nous nous embrassâmes: mais un premier coup était porté, une première barrière était franchie. Nous avions prononcé tous deux des mots irréparables; nous pouvions nous taire, mais non les oublier. Il y a des choses qu'on est longtemps sans se dire, mais quand une fois elles sont dites, on ne cesse jamais de les répéter.
La respuesta de mi padre no se hizo esperar. Temblaba, al abrir su carta, del dolor que una negativa causaría a Ellénore. Me parecía incluso que hubiera compartido ese dolor con igual amargura; pero al leer el permiso que me concedía, todos los inconvenientes de una prolongación de la estancia acudieron de golpe a mi pensamiento. "¡Seis meses aún de fastidio y opresión!", exclamé. "Seis meses durante los cuales ofendo a un hombre que me había dado pruebas de amistad, expongo a una mujer que me ama; corro el riesgo de arrebatarle la única situación en que pueda vivir tranquila y respetada; engaño a mi padre. Y todo, ¿por qué? ¡Por no afrontar un instante de dolor que, más pronto o más tarde, resulta inevitable! ¿Acaso no lo probamos cada día en detalle, y gota a gota, ese dolor? No hago sino daño a Ellénore; mi sentimiento, tal como es, no puede satisfacerla. Me sacrifico por ella sin hacerla feliz; y yo, vivo aquí sin provecho, sin independencia, careciendo de un instante de libertad, no pudiendo respirar una hora en paz". Entré en casa de Ellénore ocupado en estas reflexiones. La encontré sola. 'Me quedo aún seis meses', le dije. 'Me anunciáis esa noticia con bastante sequedad'. 'Es que temo mucho, lo confieso, las consecuencias de un retraso para uno y otra'. 'Me parece que para vos al menos no serían muy enojosas'. 'Sabéis muy bien, Ellénore, que no es nunca de mí de quien más me ocupo'. 'Tampoco apenas de la felicidad de otros'. La conversación había tomado una dirección tempestuosa. Ellénore se sentía herida de mis lamentos en una circunstancia en que creía que debía compartir su dicha; yo lo estaba del triunfo que ella había obtenido sobre mis decisiones anteriores. La escena se tornó violenta. Estallamos en reproches mutuos. Ellénore me acusó de haberla engañado, de no haber tenido por ella más que un gusto pasajero, de haberle enajenado el afecto del conde; de haberla puesto nuevamente, a ojos del público, en esa situación equívoca de la que toda su vida había intentado salir. Yo me irrité al ver que volvía en mi contra lo que no había hecho sino por obediencia hacia ella y por el temor de afligirla. Me quejé de mi vida oprimida, de mi juventud que se consumía en la inacción, del despotismo que ejercía sobre todos mis movimientos. Mientras hablaba así, vi que su rostro de repente se cubría de lágrimas; me detuve, volví sobre mis pasos, negué, expliqué. Nos besamos; pero un primer golpe estaba dado, una primera barrera había sido traspasada. Los dos habíamos pronunciado palabras irreparables; podíamos callar, pero no olvidarlas. Hay cosas que están mucho tiempo sin decirse, pero una vez dichas, no se deja nunca de repetirlas.
BENJAMIN CONSTANT
Adolphe
Ilustración de Paul-Émile Bécat
Traducción de Alan

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